Sommaire 4 Édito 5 Nature L’ibis falcinelle, Des marais camarguais aux paluds bigoudènes 6 Les femmes marins pêcheurs de l’Île-Tudy au XIXe siècle 14 Louis Auffret Patron du canot de sauvetage de Saint-Guénolé 22 La langoustine, l’or rose du Pays bigouden 30 L’Atelier Boem de Françoise Kerjose 35 La sonorité de Lesconil Des enquêtes scientifiques internationales à Lesconil 42 Musée Bigouden Les collections s’enrichissent 48 La photo commentée 49 Hommages 50 Lectures
GUENGANT Jean-Yves – Portfolio – Les arbres, témoins de l’histoire brestoise
BEDRI Hervé – La nature dans la ville : le cas de Brest
OLIER François – Les bastides de Kervallon – Aux origines, 1686-1835 : habitat, jardins et terrasses
CISSÉ Gérard – De la batterie Filley au Jardin des explorateurs
CARDINAL Gilles – Le jardin de la laïcité à Recouvrance – 1905-1908
HASLÉ-LE GALL Brieg – Les jardins de Monsieur Mathon
HUDIN Stéphanie avec BUORD Stéphane et MAGNANON Sylvie Le Conservatoire botanique national de Brest – 50 ans au service de la flore Une aventure humaine et scientifique
KERFEUNTEUN Gurwann – Le jardin Marie Rosenbaum
PÉRON Claude – Le Clos de la Recouvrance : un lieu, des arbres, du bois et un bateau
HASLÉ-LE GALL Brieg – Autant en emporte le vent : le parc d’Éole
BEDRI Hervé – Brest, jardins de marins ou de femmes de marins ? Approche ethnographique des pratiques de jardinage de militaires de la Marine nationale
PHILIPPOT Jacques – Genèse du Jardin Extraordinaire de Brest
Autour du thème
LE CHOIX DE LA RÉDACTION
CHAURIS Louis – Un curieux exemple de polylithisme : le manoir de Keroual en Guilers (pays de Léon)
Vincent Scouarnec, marin-pêcheur, est né le 21 août 1788 à Plomeur (hameau de Guilvinec). Fils de Jacques Scouarnec et de Isabelle Criquet, il est marié à Isabelle Huiban, le 23 novembre 1819 à Poullan. Il aura connu une carrière riche en embarquements dans la marine française, échappant, contrairement à d’autres membres de sa famille, aux prisons anglaises1 ou à la mort2 lors des guerres, que ce soit celles de la Révolution ou de l’Empire. Son cousin Jean Scouarnec était l’arrière-grand-père d’un maire de Guilvinec au XXe siècle, Marc Scouarnec, né en 1894.
Combat du Romulus Wikimédia Commons
Une famille de marins marquée par les guerres
Son père,
Jacques Scouarnec, comme d’autres marins guilvinistes et léchiagatois, a participé à la Guerre d’Indépendance des États-Unis de 1778 à 1783 ( Anglo-French War). Des 38 inscrits répertoriés dans le port entre 1776 et 1785, 18 sont morts, soit près de la moitié: la plupart sur les vaisseaux du roi, lors de batailles navales avec les Anglais principalement, en Amérique, lors de la guerre d’indépendance des États Unis, aux Antilles ou encore en Espagne (Cadix), mais parfois aussi à Brest ou à Recouvrance.
Né le 26 octobre 1759 à Plomeur (Poulguen Kervaragan), Jacques Scouarnec se marie le 7 janvier 1784 à Treffiagat à Isabelle Criquet de Plomeur, veuve de Riagat Guiziou, marin, né le 28 février 1744 à Guilvinec. Celui-ci a participé à 2 campagnes : en 1763 sur le Diligent et en 1781 sur le Duc de Bourgogne, navire-amiral de l’escadre dont le chef était le Chevalier de Ternay (Armée de Rochambeau). Il est mort le 6 août 1781 à 37 ans à l’hôpital de Boston.
Jacques Scouarnec, lui aussi sur le Duc de Bourgogne, aide-canonnierpendant la guerre d’Indépendance américaine devient quartier-maître canonnier à 24 fr de solde par mois en 1789 et finit second-maître à 54 fr. Une belle carrière pour un pêcheur quasiment illettré3 !
En 1792, levé pour Brest, il est embarqué sur le vaisseau le Barrick, puis sur l’Engageante4. Pris en 1794, il revient des prisons d’Angleterre en 1795.
Vaisseau à deux ponts
Son frère,
Jacques Scouarnec né le 5 janvier 1786 est mort de fièvres à l’Hôpital Militaire de Naples le 11 septembre 1807. Il appartenait au 62e Régiment d’Infanterie de Ligne – 1er Bataillon – 8e Compagnie – Fusilier – Matricule n° 3889.
Son oncle
Mathieu Scouarnec, né le 31 octobre 1764 à Plomeur (Poulguen), fils de Jean Scouarnec et Anne Le Begue (Bec). Embarqué en 1791, sur la Perdrix, en 1792 sur le Républicain, en 1794 sur le Tourville.
Fait prisonnier sur le transport l’Harmonie, il connut les bagnes flottants d’Angleterre pendant quatre ans. Libéré en 1800. Muté sur la corvette la Bacchante en 1803, il retrouva les prisons anglaises, pris sur la corvette la Bacchante, le 25 juin 1803. Prisonnier en Angleterre jusqu’au 28 décembre 1812.
Après ces 9 années de captivité, à 49 ans, il était devenu un vieillard. Les conditions abominables de captivité avaient eu raison de sa santé. Quelque temps après son retour, il demanda à entrer à l’hôpital. Il est décédé le 26 novembre 1819 à Plomeur (Guilvinec), à l’âge de 55 ans.
Vincent Scouarnec, douze ans au service de l’État
Vue du port de Brest Van Vlarenberghe Musée des Beaux-Arts de Brest
À 18 ans, après quelques années passées comme mousse ou novice à la pêche sur une chaloupe, Vincent Scouarnec va rejoindre Brest en décembre 1806. Il restera à terre dans un premier temps ; pendant près de deux ans il recevra une formation de canonnier.
Après cette période, il va embarquer comme matelot sur de nombreux navires, la plupart du temps des vaisseaux de 74 canons : le Jean Bart, le Jemmapes, le Triomphant.
Après un séjour de deux ans à Toulon (1810 – 1812), incorporé au 1er équipage de la flotte, il retrouve Brest et embarque sur les vaisseaux le Scipion, le Romulus, l’Austerlitz, le Superbe et enfin le Duc d’Angoulême.
Débarqué à Brest du vaisseau Duc d’Angoulême en avril 1815, il obtient une permission de 15 jours pour aller chercher de l’emploi.
Du 9 septembre 1815 au 7 février 1817, il va embarquer à Brest sur la corvette (ou brig) l’Euryale, en partance pour l’Amérique, pour une mission scientifique d’exploration organisée en Martinique afin de mieux connaître la flore et la faune de cette île.
L’Euryale Maquette du Musée de La Rochelle Photo Patrick Janiak
Un compte-rendu publié à l’époque nous en apprend un peu plus sur les résultats de l’expédition5 :
Note sur divers objets d’histoire naturelle, apportés récemment au Jardin royal des plantes, à Brest.
Un arsenal maritime se compose nécessairement d’ateliers, de chantiers, de magasins qui, par leur étendue, leur symétrie et leur architecture, offrent un ensemble vaste, varié, quelquefois pompeux et toujours pittoresque.
Qu’on examine les superbes tableaux de marine peints par Vernet, Hue, Crépin, etc., et l’on ne sera pas moins charmé de sa beauté qu’étonné de la grandeur d’un tel spectacle.
La munificence de nos rois et de leurs ministres, surtout depuis le glorieux règne de Louis le Grand, avait réuni dans les arsenaux maritimes de Brest, Toulon et Rochefort, tout ce qui est nécessaire à la composition et à l’équipement de forces navales d’une grande monarchie ; et l’on y trouve à des distances très rapprochées, des ouvrages, des machines, des établissemens dignes de fixer en même temps les regards des curieux et l’attention des observateurs.
Un jardin royal des plantes contribue, à peu de frais, à l’ornement de chacun de ces ports : là, le marin qui veut connaître les intéressantes productions de la féconde nature, vient contempler et étudier les végétaux de toutes les parties du globe qu’il est destiné à parcourir.
En terminant ses périlleux voyages, il vient encore visiter ce lieu de ses premières études, et l’enrichir du tribut de ses recherches. C’est surtout ainsi que ces jardins se sont entretenus, et qu’on est parvenu à y rassembler tant de plantes remarquables par leur beauté, par leur rareté, ou par des propriétés utiles.
Dans l’enceinte du jardin royal des plantes, au port de Brest, on a aussi commencé à former un cabinet de zoologie, qui déjà renferme un assez grand nombre d’individus des diverses familles du règne animal.
Cette collection devient chaque jour plus nombreuse par les soins des marins en général, et en particulier par ceux des chirurgiens de la marine, qui se font un devoir d’y déposer les objets curieux et instructifs qu’ils se sont procurés dans le cours de leurs campagnes.
Jardin du Roy Hilaire Jean-Baptiste
M. Vincent, chirurgien de la corvette du Roi l’Euryale, commandée par M. le capitaine Fleuriau, a récemment apporté de la Martinique, des oiseaux, des poissons, des vers, des graines, etc., que la collection de la marine ne possédait pas encore. De ces différents objets nous citerons seulement :
1. L’ani des savanes, Crotophaga Ani (Linné), oiseau grimpeur et entomophage qui habite les Antilles, et particulièrement les hautes régions de la Solfatare de la Guadeloupe.
2. Le Cohé ou Engoulevent à lunettes, Caprïmulgus Americanus, oiseau nocturne qu’on regarde dans l’archipel des Antilles comme de mauvais présage, opinion vulgaire qu’ont fait naître ses formes et ses mœurs qui se rapprochent de celles du chat-huant. II ne sort de son trou que vers le crépuscule et fait entendre alors un cri rauque et lugubre. Les pêcheurs croient qu’il annonce la tempête et le naufrage, et ils donnent aussi le nom de Coke, qui vient des Caraïbes, à certains endroits des côtes où les pirogues courent quelques dangers : telle est l’entrée du Lamentin, dans la baie du Fort-Royal de la Martinique.
3. Le Tamatia, Bucco Tamatia ( Linné ).
4. Le Tyran ou Titiry, Lanius tyrannus ( Linné ) ; c’est la pie-grièche des Antilles.
5. Un loxia qu’on croit être le Loxia indicator, espèce nouvelle décrite par Moreau de Jonnès.
6. L’anolys, Anolius striatus (Baudin), espèce de lézard.
7. La Grande Vipère Fer-de-lance, Vipera lanceolata ( Lacépède ), Trigonocephalus lanceolatus (Moreau de Jonnès ).
Si ces animaux n’ont pas le mérite d’être nouveaux ou très rares, ils sont néanmoins peu connus, et doivent entrer dans une collection qui, par les mêmes moyens, peut devenir, en quelques années, assez considérable et assez riche pour exciter l’intérêt des naturalistes, et pour concourir, avec les autres monuments qui décorent le port de Brest, à embellir de plus en plus ce magnifique entrepôt d’une des parties les plus essentielles de la force publique et de la puissance du monarque.
Retour à la pêche à Guilvinec
Après 1818, retour à Guilvinec où il est noté « présent au service, à la pêche sur l’Anne Louise Bon Voyage ».
Vincent Scouarnec est décédé à 48 ans le 28 avril 1837 à Plomeur (Guilvinec).
Un maire dans la famille
Jean Scouarnec, né en 1786 (fils d’André), cousin de Jacques fils et de Vincent était l’arrière-grand-père de Marc Scouarnec (né en 1894), Maire de Guilvinec.
Marc Scouarnec a été maire du Guilvinec de 1935 à 1939 (destitué en 1940 par le gouvernement de Vichy) puis de 1944 à 1965.
C’était une figure importante du mouvement communiste local et un militant syndicaliste CGTU. Embarqué sur le Guichen de 1914 à 1917, il a, comme quelques autres matelots du quartier, rencontré Charles Tillon à bord du croiseur. Dans son livre « On chantait rouge ! », celui-ci le confirme : « À Guilvinec, Scouarnec, l’ancien cambusier du Guichen, était devenu secrétaire des pêcheurs.» (en 1926)
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marc Scouarnec a été arrêté par la police française en 1942, déporté dans le camp de Voves puis de Pithiviers. À sa libération, il a été accueilli en héros par la population locale et a été réélu maire du Guilvinec, poste qu’il a occupé jusqu’en 1965, démissionnant pour raisons de santé, mais restant second adjoint de Jean Le Brun jusqu’à sa mort en 1968.
4L’Engageante est une frégate de 26 canons, de 600 t et 45 m de long, prise près de l’Île de Batz en juillet 1794 par HMS Concord, Commodore Borlase-Warren. Transformée en navire-hôpital.
Joseph Le Cléac’h, né le 26 août 1784 à Plomeur (Guilvinec), est le fils de Jacques Le Cléac’h et de Marie Anne Nicolas (de Crozon), mariés le 11 novembre 1782 à Recouvrance-Brest (juridiction du Châtel).
Le 19 septembre 1814 à Recouvrance, il se marie à Marie Anne Hily (de Bodilis, près de Landivisiau). Très vite veuf, il se remarie, le 26 mai 1819 à Plomeur, à Marie Tanneau, née le 11 avril 1782 à Plomeur, décédée le 27 janvier 1848 ; le couple n’aura pas eu d’enfant.
Inscrit maritime comme matelot à 21/27 fr, Joseph Le Cléac’h sert de 1803 à 1806 comme novice sur le vaisseau le Tourville. Toujours sur le même en1806, il devient matelot, puis passe sur le vaisseau le Foudroyant. En 1807, il est incorporé dans le premier régiment de marins de Brest. En 1808, il est matelot sur la frégate l’Hermione, sur le vaisseau le Cassard et passe, de 1809 à 1812 sur la frégate l’Elbe.
La reconstitution de la frégate l’Hermione
Il est intégré en 1813 au 6ème équipage de Haut bord. Déserteur le 14 septembre 1813, il rentre à bord le 29 septembre 1813 et sert comme matelot de 3ème classe sur la frégate l’Elbe jusqu’en 1814.
En 1816, il est présent à la pêche à Guilvinec. Levé à nouveau pour Brest le 30 décembre 1816, il est embarqué sur la gabare l’Alouette.
A la mer, une gabare est un bâtiment ponté, allant de 120 jusqu’à 450 tonneaux de jauge selon l’époque et le constructeur, gréé d’un mât à trois-mâts, destiné au transport de marchandises.
Elles étaient particulièrement utilisées, dès les années 1715, pour le transport des bois de charpente vers les arsenaux royaux, mais aussi pour le transport d’autres marchandises volumineuses. Les plus importantes sont armées de 10 à 20 pièces de canons de 4 ou 8 livres, parfois 12. Leurs excellentes qualités maritimes (capacité de chargement, robustesse, qualités de navigation sûres) les ont rendues appréciées des explorateurs des XVIIIe et XIXe siècles.
C’est à bord d’une gabare, le Gros Ventre, que Saint-Aloüarn découvrit l’Australie le 17 mars 1772. C’est à bord d’une autre gabare, l‘Astrolabe, que Jules Dumont d’Urville réalisa son voyage de circumnavigation en 1825-1829, à la recherche de Lapérouse.
Le 6 juin 1817, après avoir passé sans trop d’encombres toutes les guerres de l’Empire et le blocus des côtes bretonnes par les Anglais, Joseph Le Cléac’h va connaître une nouvelle aventure. Il est naufragé au cap de Bonne Espérance (Cap Français, Haïti) sur l’Alouette. L’événement sera immortalisé en 1822 par le peintre Louis-Philippe Crépin (1772-1851).
Musée national de la Marine
« Sauvetage de la gabare l’Alouette, 1817 : le tableau, une huile sur toile, met en scène les marins de ce navire lors de cet événement de mer. La gabare l’Alouette a été perdue le 6 juin 1817 près du Cap Français, sur la côte nord d’Haïti. Des marins ont abandonné le navire en perdition et se sont rassemblés sur un canot de sauvetage. D’autres ont déjà nagé vers les rochers ; épuisés, ils tendent les bras vers les trois hommes qui leur portent secours dans une mer terrifiante. »
Rescapé, Joseph Le Cléac’h est rapatrié en France : embarqué le 20 septembre 1817 comme passager sur le 3-mâts The Friend of London. Mouillant le 17 novembre devant Douvres, le marin guilviniste, envoyé à Calais le 18 décembre, arrivera à Quimper le 25 décembre.
A la pêche à Guilvinec sur la Pélagie de 1818 à 1823. Levé pour Brest à la Cayenne le 4 août 1823. Embarqué le 29 septembre sur le Vaisseau le Jean Bart jusqu’au 24 octobre. 1824 et 1825, à la pêche à Guilvinec sur l’Anne Louise Bon Voyage et la Pélagie.
Retraité vers 1834, on le retrouve à 59 ans en 1845, comme matelot sur le rôle d’armement de l’équipage (5 hommes) de la Marie Jeanne Mauricette dont le patron est son neveu Jean Etienne Le Cléach, 30 ans.
Joseph Le Cléac’h, est décédé le 12 février 1860 à l’âge respectable de 75 ans, exceptionnel pour un marin à cette époque, l’espérance de vie étant comprise entre 40 et 50 ans. Né sous Louis XVI, il aura vu passer la Révolution, le 1er Empire de Napoléon 1er, le retour de la royauté (Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe), la 2e République et enfin le 2e Empire de Napoléon III.
Comme j’ai acheté (à l’avance) un billet trois jours à 30 euros pour les brestois, je vous conterai seulement mes pérégrinations du samedi 13, du lundi 15 et du mercredi 17. Il faut bien, à mon âge, ménager sa monture et s’économiser, vu les 7 kilomètres de quais à parcourir. Je ne vous parlerai pas non plus des animations en soirée ou nocturnes, car je n’y étais pas. A chaque journée suffit son labeur !
Samedi 13 juillet
Quand on descend de la gare à pied pour rejoindre le site des Fêtes maritimes, l’attention est attirée par un parking un peu spécial : le jardin Beautemps-Beaupré a été aménagé en garage à vélos — obligatoire — avec vue sur rade. Un premier avant-goût du spectacle qui se donne sur l’eau, du haut de ce balcon naturel. Vu d’ici, le Lamaneur de Paul Bloas, tel un cow-boy installé sur le bâtiment Le Grand Large, semble vouloir capturer avec son lasso les mâts des grands voiliers qui virent sur le plan d’eau du Port de avant de gagner la rade.
La foule, en rangs serrés, commence déjà à entamer une longue reptation entre les lignes parallèles matérialisées par les barrières métalliques des entrées, formant des couloirs où l’on doit se conformer à la norme établie : attente, fouille des sacs et vérifications des billets d’entrée (il est loin le temps où ceux-ci étaient tout simplement perforés chaque jour). Quel plaisir pour moi, lors des précédentes éditions, d’échapper à toutes ces formalités, étant accrédité presse en « free lance », ce qui me permettait de bénéficier de ce fait d’un accès direct et rapide par un couloir dédié à ces « privilégiés » dont je faisais partie.
A l’extrémité ouest du Parc à Chaînes, un peu plus loin que les manchots en plastique de l’Institut polaire français, posés au garde-à-vous devant des igloos très géométriques, Jean-Jacques Seité et ses équipes sont parés pour emmener les visiteurs découvrir la fête en calèche tractée par deux puissants postiers bretons.
Les quais sont noirs de monde. On comptera environ 100 000 personnes ce samedi, tout comme le dimanche 14 juillet. La digue La Pérouse, habituel lieu de promenade pépère, dominicale ou non, de rencontres sympathiques et spot particulièrement apprécié des pêcheurs à la ligne de toutes nationalités arrivés à Brest, est devenue le belvédère par excellence pour admirer de près le passage des voiliers, entrant et sortant du port. Pour les photographes, il est cependant difficile de prendre des clichés originaux sans cadrer dans leur champ de vision ces horribles canots en plastique — que certains nomment « tupperwares » — et autres boudins de caoutchouc avec leur moteurs hors-bord surpuissants qui produisent des sillages parasites sur l’eau.
Dans l’enclos des Phares et Balises, je retrouve les Éditions Locus Solus : Régis, sage comme une image dans son barnum, plus quelques auteurs en dédicace, parmi lesquels l’ami Jean-Jacques Grall avec son dernier ouvrage, « Le Blocus », qui met en scène les côtes bretonnes à l’époque napoléonienne, quand nos « meilleurs ennemis » anglais avaient positionné leurs navires pour empêcher tout ravitaillement et les entrées et sorties des ports bretons.
Du quai voisin où est amarré l’Hydrograaf, on a une vue panoramique sur trois bassins et trois éperons, où trônent en majesté les imposants trois ou quatre-mâts. En plein milieu navigue, paré des couleurs du drapeau ukrainien, le chalutier guilviniste de nouvelle génération, le Blue Wave (personnellement, j’aurais préféré qu’il soit nommé — en breton, evel just — Gwagenn Glas), navire à propulsion diésel-électrique.
Face au « Bonjour-Bonsoir » du Fourneau, derrière le pavillon de la Région Bretagne, quelques douzaines de touristes s’essayent à la gavotte et autres danses traditionnelles. Un chanteur-animateur, au micro au centre du cercle, donne des conseils aux novices et dirige la manœuvre. Pour la coordination de l’ensemble, ça reste de l’à-peu-près, mais enfin, en cette année olympique, l’essentiel est de participer, n’est-ce pas, cher Baron ?
Majestueuse comme un cygne glissant à la surface de l’eau, la Recouvrance s’avance sous voiles, devant une douzaine de misainiers parés de belles couleurs sur fond de coque noir, blanc ou bleu, alignés sagement au ponton devant la poissonnerie brestoise du bâtiment Le Grand Large. Sur le parvis Nord de celui-ci, une façade colorée et illustrée d’anciennes affiches de spectacles populaires divers attire le regard. C’est la face pile de l’espèce de mosquée décrite précédemment (J – 1). En réalité, il s’agit d’une sorte d’ancien théâtre en bois, de forme circulaire, qui propose nombre d’animations pour les enfants (de 0 à 77 ans !).
Côté Est du Quai de la Douane, toujours la même foule compacte. Au 4e bassin, parmi les coquilliers de la rade, deux chalutiers guilvinistes se font remarquer par la profusion de couleurs vives de leur grand pavois, hissé comme à chaque grande occasion. Contrairement au Blue Wave, qui emmène ses passagers sur l’eau, l’Atlantique et Bellatrix — du nom d’une étoile de la constellation d’Orion — sont visitables au ponton et permettent au public de s’informer sur le rude métier de marin-pêcheur au chalut, pas mal malmené ces derniers temps.
Juste devant les bigoudens, le Saltillo, élégant ketch espagnol de 1932, voilier-école de la région de Bilbao, capitale de la Biscaye, en Pays basque. Après avoir dépassé le village Terres de Bretagne et ses agriculteurs, on se retrouve de l’autre côté du 4e éperon, là où se trouve le Bélem. Magnifiquement pavoisé, ses trois mâts n’arrivent cependant pas à rivaliser en hauteur avec la vénérable grue bleue et jaune d’or Paindavoine n° 4, de 1951, classée monument historique en 2013 et un peu oubliée des guides touristiques, du fait de son emplacement dans une zone du Port de commerce aux grilles infranchissables en temps ordinaire.
Dans le 5e bassin, les grands voiliers néerlandais font face à l’Étoile du Roy, réplique de frégate corsaire de 1745. Mais ici aucun affrontement avec les marins des Pays-Bas. Au contraire, le trois-mâts basé à Saint-Malo, paré de noir et or, est ouvert au public et peut même recevoir à bord jusqu’à 120 personnes en mer. De longues queues se forment pour le visiter.
Devant le « hangar à patates », pas de frites, mais, voisinant avec une crêperie, un curieux — et c’est peu de chose de le dire — « Kebab breton, 100 % cochon » interpelle le visiteur. Certains esprits tordus se sont même posé la question de la décence du sujet, à savoir s’il s’agissait d’un cinéma en plein air qui projetait des films classés X ! D’autres avaient envie de manifester : « Oui aux galettes-saucisse ! Non au Kebab cochon ! »
Un sauveteur en mer de la SNSM (SNS 158 Éric Tabarly) de la Trinité sur Mer s’inquiète de l’équilibre précaire d’un gabier de la Recouvrance, perché tout en haut d’un mât pour rouler une voile. C’est beau, la solidarité des gens de mer ! Amarré au quai au fond du 5e bassin, le remorqueur de haute mer Abeille Bourbon, au chômage technique, contemple la figure de proue dorée de l’Étoile du Roy, arborant fièrement une poitrine généreuse que parvient à contenir difficilement un corset lacé serré.
Sur le terre-plein voisin, le village méditerranéen présente quelques pointus et autres barques aux couleurs vives, joliment agrémentés de symboles porte-bonheur. Les couleurs catalanes (sang sur fond or) y occupent une place prépondérante bien entendu. Autre curiosité, Lollo, un gozzo, bateau de pêche à voile italien joliment restauré. Les premiers de ce type ont été construits au milieu du XIXe siècle. Ces barques traditionnelles font aussi partie de la famille des pointus.
Dans la foule qui arpente les quais, outre les authentiques « pompons rouges » de la Marine nationale, quelques imposteurs sans uniforme se promènent, arborant un bachi en papier, bien imité, sur la tête. Je les soupçonne d’être allés se rincer le gosier sur le quai de la Douane, au Remorkeur qui en affichait une belle collection dans son bar extérieur !
Espace François Quéré (baptisé lors des Fêtes 2012 du nom d’un marin-pompier mort lors de l’explosion de l’Ocean Liberty en 1947), près de l’ancienne poste, sponsorisés par Brittany Ferries, ont pris place nos amis d’Outre-Manche. Baptisé « Escale Manche et mer Celtique », le lieu présente des bateaux anciens. Quelques ateliers expliquent par le geste le savoir-faire des Anglais et des Gallois en matière de techniques de construction navale, de fabrication de paniers en osier, de sculpture pour la décoration navale ou encore du fumage du hareng. Dans un coin, les jeunes agriculteurs présentent leurs produits bien formatés et bien alignés comme il se doit, en rangs d’oignons de Roscoff (de préférence).
Au carrefour 4Vents-esplanade du Grand Large, une bande de frapadingues musicaux emportent la foule par leurs notes de piafs en folie. Joliment déguisés, ce sont les musiciens-magiciens-caméléons de la fanfare de rue Fanfarnaum, aux airs entraînants rythmés par la batterie de l’ami Papik. Toujours bien assoiffé après un set d’enfer, il ne serait pas convenable pour lui de refuser de trinquer avec d’autres déguisés, mais d’une manière un peu plus uniforme, moins colorée sans trop de fantaisie, car officielle. Cependant, ils arborent un généreux sourire car, voyez-vous, la Marine — Eh oui ! Ce sont bien eux — se doit de faire bonne figure auprès des visiteurs sur les quais.
Retour sur le quai Malbert : j’avais oublié de mentionner la présence des plus vieilles embarcations navigantes au monde, les pirogues et radeaux en papyrus ou en balsa géant des lacs Tana et Tchamo d’Éthiopie. Il manquait juste les crocodiles géants pour l’ambiance !
Sur la commune de Poulgwenn, il existe un un spot bien connu et apprécié des amateurs de glisse et de sensations fortes : la plage du Ster. C’est aussi un lieu mystérieux où la réalité peut se mêler aux légendes anciennes.
Au sud des Klegerioù, grands rochers qui dominent la dune, se trouve Karreg Groaik ar Ster. Ce récif hors d’eau lors des plus grandes marées est redouté des marins. Tous ceux d’ici connaissent le mot «groaik»: la gwreg, l’épouse, mais aussi, la grwac’h, la vieille femme ou le poisson du même nom qui hante ces fonds, mais surtout, la sorcière, femme maléfique s’il en est.