Kenavo Pierre-Jean Berrou

Après Jakez Cornou qui a pris le large vers l’île d’Avalon en septembre dernier, Pierre-Jean Berrou, le «menhir de Moguer Grean» vient à son tour d’être foudroyé à 93 ans.

Au musée de la Préhistoire avec un groupe de l’Amicale du Diplôme Universitaire du Centre de Recherches Bretonnes et Celtiques (UBO Brest) en 2018.

L’historien du port de Guilvinec

Professeur certifié d’Histoire-Géographie, agrégé de Géographie, spécialiste de la Préhistoire du Pays bigouden, il est sans conteste celui qui, après Yves Tanneau, a posé les bases de l’écriture de l’Histoire de la commune de Guilvinec et de son port. Sollicité par la municipalité de Jean Le Brun en 1980 pour une exposition dans le cadre de la commémoration du centenaire de la commune, il a accepté de réaliser bénévolement ce travail de mémoire monumental.

Ici en août 2013 sous la criée : Pierre-Jean, à gauche ; René Bilien, ancien patron du malamok Libellule et précieux informateur, à droite de dos; Jean Larnicol à droite, fils d’un matelot de l’Audacieux, parti en Angleterre pendant la guerre.

Ont suivi, pendant des années et des années, de nombreux articles thématiques consacrés à cette mémoire et publiés dans Ar Gelveneg le bulletin municipal de Guilvinec, celui de Treffiagat ainsi que dans la revue Cap Caval dont il est l’un des fondateurs aves Jakez Cornou, Serge Duigou, Mikel ar Roue et Nicole et Félix Le Garrec.

Exigeant avec les partenaires institutionnels, n’appréciant ni les adeptes «de l’à-peu-près» ni ceux qui lui «mettaient des bâtons dans les roues» pour des motifs futiles, Pierre-Jean était une personnalité reconnue et appréciée, non sans raisons dans le Pays bigouden. Expert du patrimoine maritime, il a participé à la défense de l’arrière-port et de son cimetière de bateaux, témoin irremplaçable du savoir-faire des charpentiers de marine locaux et de la pêche guilviniste depuis le début des années 1920.

L’arrière-port vu de Veilh Vor (ancien moulin à marée)

Référence indiscutable pour l’Histoire de Guilvinec-Léchiagat, Pierre-Jean était un travailleur infatigable, appliquant rigoureusement une méthodologie respectant les normes de l’historiographie tout en sollicitant les témoins de terrain, illustrant son propos d’une iconographie basée sur les photos et cartes postales anciennes qu’il réussissait à «faire parler» pour appuyer concrètement la restitution de la vie du port, de ses hommes et de ses femmes.

Un fils de marin-pêcheur devenu enseignant

Pierre-Jean Berrou est né à Guilvinec le 4 avril 1930, soit presque 50 ans jour pour jour après la création officielle de la commune, le 6 avril 1880. Avant son entrée à l’École Normale d’Instituteurs de Quimper, il sera porté sur le rôle comme inscrit maritime (mousse et novice) pendant neuf mois de 1945 à 1947 et embarqué à la petite pêche sur la pinasse Jeannine (GV 5934, construite en 1931) de son oncle Marc Le Faou, qui sera également un de ses principaux informateurs lors de ses enquêtes.

SHD Brest, série 3P3, inscrits provisoires

Au début des années 1960, il obtient, avec son épouse, Annie, une nomination comme instituteur à Plovan. C’est là qu’il participe à ses premières fouilles avec Pierre-Roland Giot. De nombreuses autres suivront, ailleurs dans le Pays bigouden. C’est un pionnier de la pédagogie active et ouverte sur l’extérieur de l’école, car il initie ses élèves à la recherche d’indices d’habitat préhistorique. Pierre Gouletquer, archéologue au CNRS, lui rendra hommage en 1979 dans un ouvrage qui vient d’être réédité en 2022, Préhistoire du futur (Éditeur Anacharsis).

Nommé par la suite professeur au CEG de Guilvinec, il sera reçu au CAPES d’Histoire-Géographie ainsi qu’à l’Agrégation de Géographie en 1972.

L’histoire locale, les expositions

L’implication de Pierre-Jean dans l’Histoire locale de Guilvinec — sa ville natale — a commencé en 1980 avec la collecte de documents et de témoignages afin de réaliser une exposition dont la municipalité de Jean Le Brun lui avait confié l’organisation, à l’occasion des 100 ans de la commune.

Pour rédiger ses études, il a souvent privilégié les témoignages oraux d’acteurs locaux : vieux marins, anciens patrons-pêcheurs, ouvrières d’usine, résistants, …. L’interview de ses informateurs se déroulait souvent sur le quai ou dans la criée, à l’arrivée des chalutiers. Parfois il les retrouvait autour d’un verre dans un bistrot de la rue de la Marine, Ti ar chinken, le merlan bleu en breton, surnom donné au propriétaire (M. Quéffelec). Le contact direct, la bienveillance et la convivialité, tels étaient les modes d’approche de notre enquêteur. Sa bonne connaissance de la langue bretonne, même s’il s’exprimait le plus souvent en français, facilitait souvent la relance de mémoires un peu défaillantes.

Le premier numéro de la revue Municipale Ar Gelveneg et l’article signé Pierre-Jean Berrou sur la création de la commune.

Dans la foulée, Pierre-Jean a poursuivi l’entreprise en rédigeant nombre d’études relatives à l’Histoire de Guilvinec, publiées pour la plupart dans le bulletin municipal « Ar Gelveneg » dirigé par son ami d’enfance Jean Kervision, adjoint au maire, Xavier Charlot. Parmi les sujets abordés, le développement du port après l’arrivée du train en 1863, la création de la commune en 1880 et son évolution, la pêche, les événements de la vie locale, la Seconde Guerre mondiale et la Résistance, l’origine de la population guilviniste, ou encore le football à l’Union Sportive Guilviniste.

A ce sujet, il faut dire que Pierre-Jean a dû établir un record qui pourrait figurer dans le Livre Guinness des records, à savoir une longévité sportive hors du commun. S’il a signé sa première licence chez les « Crabes » en minimes à 14 ans, il n’a arrêté sa carrière sportive sur les terrains de foot en loisirs, qu’à l’âge remarquable et exceptionnel de 78 ans, soit plus de soixante ans dans le même club. Son jubilé a été fêté en 2008.

Autre exposition qui a connu un grand succès populaire, l’histoire de l’arrivée, en 1907, du train Birinik à Guilvinec, lors d’une foire-exposition sous chapiteau sur le terre-plein du port dans les années 1990 — et dont le thème était le modélisme. Les panneaux retraçant cet épisode seront à nouveau présentés au CLC en 2012, lors du spectacle organisé par l’association Emglev Bro Vigouden, présidée par Mikel ar Roue, dans le cadre du festival Tarz Mor. La veillée consacrée au train Birinik, était illustrée par un diaporama de Claudine et Jean-Pierre Durand et accompagnée musicalement par une création de Régis Huiban, avec la participation de Claude Péron et Serge Duigou pour la partie historique.

Des balades patrimoine commentées

Toujours disponible pour partager ses connaissances, Pierre-Jean mettait volontiers ses compétences au service de balades patrimoine : les sorties Cap Caval, le circuit des mégalithes ou la découverte du site de La Torche pour le Musée de la Préhistoire, les randonnées de l’association War Maez de Plomeur, l’accueil de groupes extérieurs, …

A la fontaine de Saint-Côme à Plomeur avec War Maez en 2015.

Pendant une vingtaine d’années, Pierre-Jean a guidé entre 30 et 40 membres de l’Amicale Laïque de Treffiagat- Léchiagat, tous les seconds dimanches du mois, à travers le Pays bigouden et au-delà, dans tous les sites remarquables, préhistoriques, historiques ou géologiques.

Pierre-Jean présente deux tombes de Saint-Urnel au Musée de la Préhistoire aux adhérents de l’ADU du CRBC de Brest en 2018.

Défense et promotion du patrimoine

Si Pierre-Jean a contribué, de par sa grande connaissance du patrimoine bâti de la commune de Guilvinec, à la rédaction du « dictionnaire » Le Patrimoine des communes du Finistère publié par les Éditions Flohic en 1998, il s’est aussi engagé pour la défense du patrimoine maritime du port de Guilvinec-Léchiagat.

Le réalisateur rennais Alain Gallet (France 3 et Aligal productions) s’est déplacé à deux reprises sur le site du cimetière de bateaux pour réaliser deux documentaires, l’un en breton avec Émile Le Corre, Pierre Le Goff et Mikel ar Roue, le second en français, de 52 minutes. Intitulé Malamok blues, ce dernier obtiendra d’ailleurs le prix de la création en Bretagne au Festival de cinéma de Douarnenez en 2004.

Carcasses de malamoks dans l’arrière-port

Pour le premier, un film d’une vingtaine de minutes — dont la diffusion était programmée le samedi après-midi sur France 3 et présenté par Bernez Killien — nous avions accompagné l’équipe de tournage sur le site. A midi, nous étions allés partager un repas chez Robby, à l’Olivier, rue de la Marine. Je me souviens encore d’Alain Gallet décortiquant patiemment ses galathées, mais hyper-concentré, buvant à fond les paroles de Pierre-Jean qui nous a gratifiés d’un cours magistral XXL, à tous les sens du terme, sur la pêche guilviniste, les bateaux, la charpente de marine.

Le réalisateur rennais m’a confié, peu après cette rencontre, avoir compris pourquoi des gens s’investissaient autant pour sauver quelques carcasses d’apparence squelettique au premier abord mais, au bout du compte, porteuses d’une histoire humaine riche qu’il fallait préserver absolument. Pierre-Jean y a probablement été pour quelque chose … Et le film Malamok Blues, devenu une référence documentaire sur les cimetières de bateaux en Bretagne, est né de cette rencontre.

Plus tard, face à un nouveau projet de port de plaisance qui aurait, une fois de plus, menacé cette zone humide patrimoniale, un collectif, Au Nom du Ster, soutenu par Bretagne Vivante et Eau et rivières de Bretagne, s’est créé pour défendre le site de l’arrière-port. Nous nous y sommes retrouvés pour animer une balade patrimoine en décembre 2012 (80 participants).

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Balade patrimoine à l’arrière-port, organisée par le collectif “Au nom du Ster” en décembre 2012, animée par Pierre-Jean Berrou et Claude Péron (Photo M. Troadec Le Télégramme)

La solidarité maritime

Depuis une quinzaine d’années, Pierre-Jean s’y était investi en rejoignant le Conseil d’Administration de l’association Les Abris du marin. Cette œuvre sociale fondée en 1899 par Jacques de Thézac, reconnue d’utilité publique en 1920, a pour but de venir en aide, aux marins de la marine marchande (pêche et commerce) et à leurs familles par l’attribution de secours financiers, sur tout le territoire marin français. Les aides sont toujours affectées à des actions spécifiques comme des cotisations de mutuelle, des loyers permettant aux familles en difficulté de reprendre contact avec leurs bailleurs ou de factures d’eau ou d’électricité afin d’éviter des coupures.

Des publications

Hier Le Guilvinec-Léchiagat, Pierre-Jean Berrou et Roland Chatain, Collection Mémoire, Éditions Châtain, 1994.

Origine et histoire des Bigoudens Jakez Cornou, avec Pierre-Roland Giot et Pierre-Jean Berrou, Le Guilvinec, Éditions Le Signor, 1977.

Histoire du Pays bigouden, Serge Duigou avec Jean-Michel Le Boulanger, Pierre-Jean Berrou et Annick Fleitour, Palantines, 2002.

« Une plage fossile à Penmarc’h », Revue Penn ar Bed n° 43, 1965 (SEPNB, Bretagne Vivante).

Voir aussi la liste de ses articles publiés dans de nombreuses revues, dont Ar Gelveneg et Cap Caval, sur sa page Wikipédia.

Pierre-Jean Berrou a également contribué à alimenter, sur internet, le site web Guerre et Résistance en Pays Bigouden de Gaston Balliot.

Nos collaborations

Depuis mon diplôme universitaire obtenu en 2011/2012, j’ai commencé à publier de l’Histoire et souvent, j’ai fait appel à Pierre-Jean. Par exemple, pour renseigner mon livre « Noms de bateaux du Pays bigouden » Pierre-Jean m’a apporté de précieux renseignements sur les bateaux du port de Guilvinec-Léchiagat. J’ai pu également compter sur lui pour la relecture de la version finale, tout comme pour un autre livre, non publié à ce jour, traitant de l’Histoire de Guilvinec avant 1880, année de la création de la commune, du temps où son territoire faisait partie de Plomeur. Ses critiques, toujours constructives et argumentées, m’ont permis de faire évoluer mes écrits dans un sens positif, vers plus de clarté pour le lecteur.

Nous avons également co-signé un article dans le n° 33 de la revue Cap Caval (décembre 2014), intitulé « Le musée de la préhistoire à Penmarc’h ». C’est à cette occasion que j’ai appris que Pierre-Jean était, lors de ses venues en Pays bigouden pour des fouilles, le chauffeur attitré de Pierre-Roland Giot — qui n’avait pas son permis — qu’il avait l’habitude d’appeler « Monsieur Giot ».

Dans le sens inverse, j’ai pu de mon côté aider Pierre-Jean pour un article sur « Les malamoks de Léchiagat avant-guerre », publié dans le bulletin municipal de Treffiagat en 2012. Alors qu’il avait recueilli un peu plus d’une trentaine de noms auprès de ses informateurs, je lui ai permis, grâce à une recherche dans les registres matricules du SHD Brest (Archives de la Marine) de doubler ce nombre et de lui apporter d’autres renseignements que la seule mémoire humaine ne pouvait retenir (années de construction, immatriculation, dimensions, tonnage, puissance du moteur, …).

Quelques souvenirs personnels

En mai 1976, deux ans après la mise en service de deux courts extérieurs au stade de Lagat-Yar, un tennis-club a vu le jour. Le Comité directeur était composé de Henri Coïc, Pierre-Jean Berrou, Alain Biguais, René-Claude Daniel et Claude Péron.

Une des anecdotes les plus sympathiques qui me revient en mémoire date des années 1977/78. Au service militaire au Prytanée militaire de La Flèche (Sarthe), je rentrais en permission le vendredi soir en train et arrivais à la gare de Quimper à une heure du matin. Et combien de fois, je ne saurais le dire, je repérais une tête connue qui dépassait au milieu de la foule qui venait accueillir les passagers dans le hall. C’était Pierre-Jean qui attendait sa fille, étudiante à Rennes et qui m’embarquait, direction Guilvinec où il me laissait à la gare. Un sacré coup de main ! car si je n’avais pas trouvé ce bon samaritain, j’aurais dû marcher jusqu’à la sortie de Quimper et faire du stop pour rentrer au bercail.

Clins d’œil en guise de conclusion

Une anecdote que m’a racontée Pierre-Jean : alors que jusque là, tout le monde l’appelait Pierre Berrou (sauf au football où Amédée Biguais avait décidé de l’appeler Pierre-Jean, car ils étaient deux Pierre dans l’équipe des “Crabes”), il a décidé de lui-même de changer son prénom en Pierre-Jean pour ses publications.

La raison ? Pierre Hélias, lors de la publication, en 1975, du Cheval d’orgueil, avait pris pour nom de plume Pierre-Jakez Hélias. « Alors, s’est-il dit, pourquoi pas moi aussi ? » Comme le disait si justement Mikel ar Roue « N’eo ket evit fougasiñ, dres evit lavar ! » (Ce n’est pas pour se vanter, juste pour dire!)

Et Pierre Berrou devint Pierre-Jean Berrou. Mais pour tout le monde à Guilvinec, c’était Per-Jañ, à la mode des marins bigoudens !

Bon voyage, frei kozh !