Tante Phine et le farceur du 28 décembre

Dans mon quartier, le facteur s’appelait Larzul. Oui, Larzul, comme le pâté de Plonéour, le concurrent du pâté de Pouldreuzic bien connu des matafs. C’était un brave homme parmi les braves hommes. Et encore aujourd’hui. Mais la principale qualité de l’homme de lettres (paotr al liziri) était son humour, ses réparties pince-sans-rire qui laissaient sans voix ceux ou celles qui croyaient pouvoir lui clore le bec.

Parmi celles-ci, dans notre rue, il y avait trois honorables dames d’un certain âge qui aimaient bien interpeller notre farceur. Des teodoù fall (mauvaises langues), goaparezed (moqueuses), konchennerezed (baratineuses). Mais gare aux répliques cinglantes de l’homme de l’art postal !

Le voilà qui arrive à vélo dans la rue, ce 28 décembre, vers 11 h du matin, à peu près comme chaque jour. Comme le temps n’est pas trop mauvais, nos trois commères sont déjà là, à l’attendre sur le trottoir. Et avant qu’il ait pu commencer à distribuer son courrier dans les boîtes à lettres, il est assailli de questions.

  • Bonjour, Monsieur le voleur du dimanche (Laer zul)
  • Alors, Monsieur le farceur, des bonnes nouvelles ?
  • Alors, Monsieur le factureur, encore des choses à payer ?
  • Une petite histoire à nous raconter ?
  • Des nouvelles fraîches du centre ville ?

Notre farceur laisse passer la rafale et, mine de rien, se prépare à leur jouer un tour à sa façon, tout en finesse.

  • Je vois que ce matin il y a beaucoup de startijenn avec vous (vous avez beaucoup d’énergie). En tout cas vous m’avez l’air d’être en bonne santé, ce qui n’est pas le cas de tout le monde.
  • Ah bon, quelqu’un que l’on connaît ?
  • On va bien voir si vous êtes aussi fines que vous le pensez. Je viens d’entendre une mauvaise nouvelle du côté de Men Meur.
  • Qui ça ?
  • Vous n’avez pas su ? Tante Phine vit ses derniers instants, elle va bientôt mourir.
  • Qui est Phine ?
  • Phine qui ?
  • Avec qui son mari est en mer ?
  • Phine de Pen an Hent ? elle est au bout du rouleau ?
  • Ah ! Vous êtes une sacrée bande de bêtas ! Réfléchissez donc un peu avant de dire n’importe quoi ! Dans trois jours, ce sera la fin de l’année (Fine ar bloaz) et donc Tante Fine va nous quitter. Et vous, vous êtes trois sacrées innocentes (en breton, inossant désigne les idiots – du village) ! Surtout aujourd’hui, 28 décembre, fête des saints Innocents !