Explorations scientifiques en Martinique, un guilviniste sur l’Euryale en 1815

Vincent Scouarnec, marin-pêcheur, est né le 21 août 1788 à Plomeur (hameau de Guilvinec). Fils de Jacques Scouarnec et de Isabelle Criquet, il est marié à Isabelle Huiban, le 23 novembre 1819 à Poullan. Il aura connu une carrière riche en embarquements dans la marine française, échappant, contrairement à d’autres membres de sa famille, aux prisons anglaises1 ou à la mort2 lors des guerres, que ce soit celles de la Révolution ou de l’Empire. Son cousin Jean Scouarnec était l’arrière-grand-père d’un maire de Guilvinec au XXe siècle, Marc Scouarnec, né en 1894.

Combat du Romulus Wikimédia Commons

Une famille de marins marquée par les guerres

Son père,

Jacques Scouarnec, comme d’autres marins guilvinistes et léchiagatois, a participé à la Guerre d’Indépendance des États-Unis de 1778 à 1783 ( Anglo-French War ). Des 38 inscrits répertoriés dans le port entre 1776 et 1785, 18 sont morts, soit près de la moitié: la plupart sur les vaisseaux du roi, lors de batailles navales avec les Anglais principalement, en Amérique, lors de la guerre d’indépendance des États Unis, aux Antilles ou encore en Espagne (Cadix), mais parfois aussi à Brest ou à Recouvrance.

Né le 26 octobre 1759 à Plomeur (Poulguen Kervaragan), Jacques Scouarnec se marie le 7 janvier 1784 à Treffiagat à Isabelle Criquet de Plomeur, veuve de Riagat Guiziou, marin, né le 28 février 1744 à Guilvinec. Celui-ci a participé à 2 campagnes : en 1763 sur le Diligent et en 1781 sur le Duc de Bourgogne, navire-amiral de l’escadre dont le chef était le Chevalier de Ternay (Armée de Rochambeau). Il est mort le 6 août 1781 à 37 ans à l’hôpital de Boston.

Jacques Scouarnec, lui aussi sur le Duc de Bourgogne, aide-canonnier pendant la guerre d’Indépendance américaine devient quartier-maître canonnier à 24 fr de solde par mois en 1789 et finit second-maître à 54 fr. Une belle carrière pour un pêcheur quasiment illettré3 !

En 1792, levé pour Brest, il est embarqué sur le vaisseau le Barrick, puis sur l’Engageante4. Pris en 1794, il revient des prisons d’Angleterre en 1795.

Vaisseau à deux ponts

Son frère,

Jacques Scouarnec né le 5 janvier 1786 est mort de fièvres à l’Hôpital Militaire de Naples le 11 septembre 1807. Il appartenait au 62e Régiment d’Infanterie de Ligne – 1er Bataillon – 8e Compagnie – Fusilier – Matricule n° 3889.

Son oncle

Mathieu Scouarnec, né le 31 octobre 1764 à Plomeur (Poulguen), fils de Jean Scouarnec et Anne Le Begue (Bec). Embarqué en 1791, sur la Perdrix, en 1792 sur le Républicain, en 1794 sur le Tourville.

Fait prisonnier sur le transport l’Harmonie, il connut les bagnes flottants d’Angleterre pendant quatre ans. Libéré en 1800. Muté sur la corvette la Bacchante en 1803, il retrouva les prisons anglaises, pris sur la corvette la Bacchante, le 25 juin 1803. Prisonnier en Angleterre jusqu’au 28 décembre 1812.

Après ces 9 années de captivité, à 49 ans, il était devenu un vieillard. Les conditions abominables de captivité avaient eu raison de sa santé. Quelque temps après son retour, il demanda à entrer à l’hôpital. Il est décédé le 26 novembre 1819 à Plomeur (Guilvinec), à l’âge de 55 ans.

Vincent Scouarnec, douze ans au service de l’État

Vue du port de Brest Van Vlarenberghe Musée des Beaux-Arts de Brest

À 18 ans, après quelques années passées comme mousse ou novice à la pêche sur une chaloupe, Vincent Scouarnec va rejoindre Brest en décembre 1806. Il restera à terre dans un premier temps ; pendant près de deux ans il recevra une formation de canonnier.

Après cette période, il va embarquer comme matelot sur de nombreux navires, la plupart du temps des vaisseaux de 74 canons : le Jean Bart, le Jemmapes, le Triomphant.

Après un séjour de deux ans à Toulon (1810 – 1812), incorporé au 1er équipage de la flotte, il retrouve Brest et embarque sur les vaisseaux le Scipion, le Romulus, l’Austerlitz, le Superbe et enfin le Duc d’Angoulême.

Débarqué à Brest du vaisseau Duc d’Angoulême en avril 1815, il obtient une permission de 15 jours pour aller chercher de l’emploi.

Du 9 septembre 1815 au 7 février 1817, il va embarquer à Brest sur la corvette (ou brig) l’Euryale, en partance pour l’Amérique, pour une mission scientifique d’exploration organisée en Martinique afin de mieux connaître la flore et la faune de cette île.

L’Euryale Maquette du Musée de La Rochelle Photo Patrick Janiak

Un compte-rendu publié à l’époque nous en apprend un peu plus sur les résultats de l’expédition5 :

Note sur divers objets d’histoire naturelle, apportés récemment au Jardin royal des plantes, à Brest.

Un arsenal maritime se compose nécessairement d’ateliers, de chantiers, de magasins qui, par leur étendue, leur symétrie et leur architecture, offrent un ensemble vaste, varié, quelquefois pompeux et toujours pittoresque.

Qu’on examine les superbes tableaux de marine peints par Vernet, Hue, Crépin, etc., et l’on ne sera pas moins charmé de sa beauté qu’étonné de la grandeur d’un tel spectacle.

La munificence de nos rois et de leurs ministres, surtout depuis le glorieux règne de Louis le Grand, avait réuni dans les arsenaux maritimes de Brest, Toulon et Rochefort, tout ce qui est nécessaire à la composition et à l’équipement de forces navales d’une grande monarchie ; et l’on y trouve à des distances très rapprochées, des ouvrages, des machines, des établissemens dignes de fixer en même temps les regards des curieux et l’attention des observateurs.

Un jardin royal des plantes contribue, à peu de frais, à l’ornement de chacun de ces ports : là, le marin qui veut connaître les intéressantes productions de la féconde nature, vient contempler et étudier les végétaux de toutes les parties du globe qu’il est destiné à parcourir.

En terminant ses périlleux voyages, il vient encore visiter ce lieu de ses premières études, et l’enrichir du tribut de ses recherches. C’est surtout ainsi que ces jardins se sont entretenus, et qu’on est parvenu à y rassembler tant de plantes remarquables par leur beauté, par leur rareté, ou par des propriétés utiles.

Dans l’enceinte du jardin royal des plantes, au port de Brest, on a aussi commencé à former un cabinet de zoologie, qui déjà renferme un assez grand nombre d’individus des diverses familles du règne animal.

Cette collection devient chaque jour plus nombreuse par les soins des marins en général, et en particulier par ceux des chirurgiens de la marine, qui se font un devoir d’y déposer les objets curieux et instructifs qu’ils se sont procurés dans le cours de leurs campagnes.

Jardin du Roy Hilaire Jean-Baptiste

M. Vincent, chirurgien de la corvette du Roi l’Euryale, commandée par M. le capitaine Fleuriau, a récemment apporté de la Martinique, des oiseaux, des poissons, des vers, des graines, etc., que la collection de la marine ne possédait pas encore. De ces différents objets nous citerons seulement :

1. L’ani des savanes, Crotophaga Ani (Linné), oiseau grimpeur et entomophage qui habite les Antilles, et particulièrement les hautes régions de la Solfatare de la Guadeloupe.

2. Le Cohé ou Engoulevent à lunettes, Caprïmulgus Americanus, oiseau nocturne qu’on regarde dans l’archipel des Antilles comme de mauvais présage, opinion vulgaire qu’ont fait naître ses formes et ses mœurs qui se rapprochent de celles du chat-huant. II ne sort de son trou que vers le crépuscule et fait entendre alors un cri rauque et lugubre. Les pêcheurs croient qu’il annonce la tempête et le naufrage, et ils donnent aussi le nom de Coke, qui vient des Caraïbes, à certains endroits des côtes où les pirogues courent quelques dangers : telle est l’entrée du Lamentin, dans la baie du Fort-Royal de la Martinique.

3. Le Tamatia, Bucco Tamatia ( Linné ).

4. Le Tyran ou Titiry, Lanius tyrannus ( Linné ) ; c’est la pie-grièche des Antilles.

5. Un loxia qu’on croit être le Loxia indicator, espèce nouvelle décrite par Moreau de Jonnès.

6. L’anolys, Anolius striatus (Baudin), espèce de lézard.

7. La Grande Vipère Fer-de-lance, Vipera lanceolata ( Lacépède ), Trigonocephalus lanceolatus (Moreau de Jonnès ).

Si ces animaux n’ont pas le mérite d’être nouveaux ou très rares, ils sont néanmoins peu connus, et doivent entrer dans une collection qui, par les mêmes moyens, peut devenir, en quelques années, assez considérable et assez riche pour exciter l’intérêt des naturalistes, et pour concourir, avec les autres monuments qui décorent le port de Brest, à embellir de plus en plus ce magnifique entrepôt d’une des parties les plus essentielles de la force publique et de la puissance du monarque.

Retour à la pêche à Guilvinec

Après 1818, retour à Guilvinec où il est noté « présent au service, à la pêche sur l’Anne Louise Bon Voyage ».

Vincent Scouarnec est décédé à 48 ans le 28 avril 1837 à Plomeur (Guilvinec).

Un maire dans la famille

Jean Scouarnec, né en 1786 (fils d’André), cousin de Jacques fils et de Vincent était l’arrière-grand-père de Marc Scouarnec (né en 1894), Maire de Guilvinec.

Marc Scouarnec a été maire du Guilvinec de 1935 à 1939 (destitué en 1940 par le gouvernement de Vichy) puis de 1944 à 1965.

C’était une figure importante du mouvement communiste local et un militant syndicaliste CGTU. Embarqué sur le Guichen de 1914 à 1917, il a, comme quelques autres matelots du quartier, rencontré Charles Tillon à bord du croiseur. Dans son livre « On chantait rouge ! », celui-ci le confirme : « À Guilvinec, Scouarnec, l’ancien cambusier du Guichen, était devenu secrétaire des pêcheurs.» (en 1926)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marc Scouarnec a été arrêté par la police française en 1942, déporté dans le camp de Voves puis de Pithiviers. À sa libération, il a été accueilli en héros par la population locale et a été réélu maire du Guilvinec, poste qu’il a occupé jusqu’en 1965, démissionnant pour raisons de santé, mais restant second adjoint de Jean Le Brun jusqu’à sa mort en 1968.

Voir sa notice dans le Maitron :

Sources : SHD Brest – Inscrits maritimes de la matricule de 1816 (3P3 21)

Base Récif du CGF pour les informations généalogiques

Ar Gelveneg, articles de Pierre-Jean Berrou – bulletins municipaux.

1 6 inscrits sur 29, soit un peu moins de 25 % des matelots du port de Guilvinec-Léchiagat

2 8 inscrits sur 29, soit plus de 25 % des matelots du port de Guilvinec-Léchiagat

3 Pierre-Jean Berrou

4 L’Engageante est une frégate de 26 canons, de 600 t et 45 m de long, prise près de l’Île de Batz en juillet 1794 par HMS Concord, Commodore Borlase-Warren. Transformée en navire-hôpital.

5 Annales maritimes et coloniales, Volume 2